Quelques explications seraient les bienvenues !(4)

Publié le par Domi

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Viktor rejoignit son appartement, ou plutôt celui  que  Golfan avait utilisé pendant quelques semaines.  Il  pensait que ce premier contact s’était bien passé et commençait mentalement à préparer son rapport.

Voilà que ce déplorable incident avait fait de lui, le scientifique, le théoricien : un vampire de terrain. Il avait eu beau plaider sa cause auprès des anciens, rien n’y avait fait. Il était celui qui, après Golfan, connaissait le mieux les tenants et les aboutissants de cet enjeu primordial pour la survie des enfants de sa race. On attendait de lui un dévouement sans faille.

En arrivant sur les lieux, tôt ce matin, il avait croisé l’équipe de nettoyage, le sac noir contenant les restes du dernier repas de Golfan et celui-ci, la seringue de procalm encore planté dans le bras, inanimé et porté par quatre soldats de l’ordre. Les évanesceurs étaient déjà à l’œuvre, leurs sondes largement déployées devant eux et sillonnant le quartier afin d’évacuer tout souvenir de l’incident aux humains.

Il avait repris l'aura de camouflage de Golfan en urgence. Lui qui ne devait être que le maillon scientifique de l'étude, recueillant les échantillons afin de les analyser, soumettant ses conclusions au conseil quand à cette zone de prélèvements, le voilà qui devenait un chasseur. Il allait devoir entrer en contact avec une population sauvage  et effectuer,  à l'ancienne, les prises de sang ! Son côté délicat se rebellait face à ce défi.

Cela faisait des siècles qu’il ne s’était plus aventuré en surface. Depuis que l’on avait commencé l’élevage et la commercialisation du sang pasteurisé, il avait pu se consacrer à ses chères études et laisser le plaisir de la chasse aux adeptes de sensations fortes et aux rustres nostalgiques des temps lointains. Il était de ces néo-vampires (le terme était de lui et il en était assez fier !) qui militaient pour l’abandon de toute pratique barbare et  le respect des droits des animaux. Ils prônaient des conditions d’élevage, de prélèvements et d’abattages contrôlés par un organisme souverain qui ait le pouvoir de condamner et de punir les vampires-farmers indisciplinés.

 Malheureusement tout cela était remisé au second plan à l’heure de la crise que traversait la cité. La grande épidémie l’avait  poussé à quitter sa chère retraite. Le conseil des anciens l’avait convoqué, quand il avait fallu trouver un hématologue à même de gérer ce désastre sans précédent.

Depuis de longues années, un virus décimait les troupeaux, frappant plus particulièrement les jeunes et les femelles en période de fécondité. Leur sang était contaminé et apportait des maladies jusque là étrangères aux vampires. On avait beau mettre au point de plus en plus de tests, préconiser le retour à l’élevage naturel et les naissances sans assistance vétérinaire et sans insémination, rien n’y faisait.

Un groupuscule extrémiste développait l’idée du retour aux méthodes ancestrales de chasse sur des humains sauvages Certains de ces irresponsables se rendaient à la surface et déclenchaient des raids qui, il est vrai, passaient souvent complètement inaperçus tant le degré de violence des individus libres était élevé !

Le conseil envisageait de réintroduire des femelles et des mâles sains afin de créer un nouveau troupeau dénué de tares. Après éradication des élevages  (l’abattage à grande échelle avait déjà commencé dans de nombreuses provinces), on réintroduirait des couples et peu à peu recomposerait  les cheptels.

 En attendant il fallait faire des études sur les changements génétiques survenus au sein des populations des terres émergées qui provenaient de souches ayant survécu à la grande chasse et qui s’étaient développées loin de l’influence du Peuple Vampire. Le temps pressait, les malades étaient de plus en plus nombreux, et les stocks de sang non contaminé commençaient sérieusement à baisser.

Au sein de la cité immergée, l’approvisionnement était contrôlé. Les rations étaient strictement établies en fonction des besoins, de l’âge et du statut des vampires, ce qui créaient des tensions sans fin et de plus en plus de fugues de jeunes affamés qui obligeaient les soldats de l’ordre à intervenir en surface afin de camoufler leurs méfaits.

C’était ce qui était arrivé à Golfan cette nuit et cela étonnait au plus haut point Viktor. Son ami n’était pas un novice. Il avait participé à de multiples missions scientifiques sur ce site. Il étudiait depuis toujours les mœurs des humains sauvages, leurs habitudes, leurs méthodes de reproduction, les luttes intestines entre les différentes colonies de peuplement. Autant de sujets qui le passionnaient et qui, à son retour, leur faisaient passer de longues heures dans la bibliothèque, admirant le dôme et échangeant leurs points de vue, tout en sirotant un pichet de sang de vierge chaud, nectar tiré de l’élevage personnel du père de Golfan.  

Comment un enfant de la cité, vieux de plus de siècles que lui, vigilant et instruit avait-il pu se laisser aller et saigner à mort ces trois mâles sans précautions ? Il n’y avait que les plus jeunes qui ne savaient pas s’arrêter à temps et qui, affolés par l’odeur des proies sauvages, les tuaient au cours du prélèvement ! On avait même donné un nom à ce comportement : le syndrome des terres émergées et on apprenait aux jeunes enfants à en reconnaitre les symptômes.  On leur apprenait aussi à chasser proprement, à choisir leurs proies et à opérer en toute sécurité. On emmenait les jeunes faire des raids en surface en compagnie de soldats de l’ordre et on leur montrait comment capturer une proie, la tenir correctement, endormir son esprit, boire jusqu’à satiété,  enfin reconnaitre les signes annonciateurs de la mort de l’animal (le souffle court, la pâleur de la peau, le relâchement des tissus sous la dent, le goût âcre du sang) et alors d’un dernier coup de langue à refermer les deux petites plaies sur la gorge afin qu’il ne se souvienne plus de rien.

Les proies étaient alors abandonnées.

 Des études avaient démontré que le plus souvent elles se réveillaient et mettaient  leur mal de tête et leur désorientation sur le coup d’un excès de boissons alcoolisées dont l’espèce était friande. Il avait lu plus d’une fois ces récits dans les rapports de Golfan et au cours des siècles, jamais celui-ci ne s’était trouvé submergé par la folie des terres émergées.

 Il repensa à son ami avec émotion, il espérait que les conséquences de son geste ne seraient pas trop lourdes. Les anciens tiendraient sûrement compte des ces longues années au service de la communauté. Il ne pouvait s’empêcher d’être inquiet et d’espérer que les médecins ne lésineraient pas sur la batterie de tests qu’ils lui feraient passer.

 Golfan lui serinait depuis des siècles que les populations émergées avaient acquis au fil du temps des aptitudes proprement étonnantes. L’évolution avait pu continuer loin de l’influence du Peuple et sans les craintes continuelles des chasses. Des langages s’étaient développés, des capacités à créer des outils, des moyens de locomotion, des essais de société au fonctionnement difficile mais intéressant. Bien sûr ils restaient des animaux qui, à l’instar des fourmis, s’entretuaient à l’occasion et se disputaient inlassablement leurs territoires, mais leur étude était passionnante et l’on pouvait facilement s’attacher à un spécimen, même si la brièveté de leur existence en faisaient des animaux de compagnie bien éphémères ! Il espérait surtout que ses recherches n’allaient pas mettre au jour de nouvelles évolutions génétiques rendant impropre la consommation du sang des mammifères modernes et signant ainsi l’extinction de leur vieille race !

En attendant il n’était qu’au début, il allait devoir étudier ce spécimen choisi par son ami et sur lequel celui-ci avait déjà effectué de multiples prélèvements. Les premières analyses étaient prometteuses, le sang ne présentait aucune des traces des gènes responsables des maladies qui décimaient les troupeaux. Il y avait bien des changements dus aux mutations naturelles mais rien qui semble nocif ou qui interdise le clonage et les reproductions assistées.  Il lui faudrait s’approcher au plus près de la femelle, devenir ce que Golfan appelait dans ses notes : un ami, pour étudier ses réactions aux prélèvements. Il  devrait aussi noter ses propres réactions à l’ingestion du sang de Philomène. Il ne pouvait pas exclure que ce sang fut à l’origine du comportement irraisonné de Golfan. Il était arrivé que certains sujets développent des sortes d’anticorps qui devenaient nocifs aux consommateurs. On était alors obligé d’éradiquer la souche malade au sein des troupeaux. Bien sûr ici, il n’y aurait qu’à effacer de la mémoire de la femelle cobaye les souvenirs de leur rencontre et la laisser s’étioler et mourir naturellement. Aucun des animaux contaminés ne survivaient et ce n’était que par compassion envers leur douleur qu’on les euthanasiait !

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