épisode 41 (histoire de vampires)
D’un seul coup d’œil, il appréhenda la situation. Dans le couloir se trouvait Marcel, débarrassé de son aura et nu comme un ver, tenant fermement aux creux de ses bras une Philomène hagarde. Une de ses larges mains lui pressait la bouche d’où montait un sourd grognement. Très calmement, il lui murmurait des phrases à l’oreille, du ton que prendrait un dresseur de fauve ou un charmeur de serpent pour faire rentrer des animaux furieux dans leur cage. La jeune femme, toujours vêtue du pyjama qu’il lui avait lui même enfilé quelques heures plus tôt, les yeux clos, semblait écouter la litanie. D’un simple regard, Marcel lui désigna la porte ouverte de la chambre.
Silencieusement, il s’approcha et aperçut une forme humaine avachie sur une chaise, sans connaissance. Apparemment Philomène avait attaqué dès son réveil et l’Ombre n’avait pu que l’arracher à sa proie et essayait de la contenir en attendant son arrivée. Il entra, tâta le pouls de la femelle qu’il trouva lent et filant. Il ne savait pas ce qu’attendait Marcel de lui ? Devait-il achever ce témoin et le faire disparaitre. Ce serait désagréable mais ne présentait pas de difficultés particulières. En jugeant la situation, il ne pouvait s’empêcher de se demander si Les ombres étaient au courant de l’existence de Philomène, et combien de temps il leur restait avant de finir emprisonnés ou tués ? Il restait planté là, incapable de prendre une décision, face à un Marcel dont le regard courroucé laissait mieux que des mots deviner le degré d’exaspération. Celui-ci, tout en le fusillant du regard, n’en continuait pas pour autant à bercer Philomène de ses mots.
Il ne pouvait qu’imaginer les liens de cette femelle avec Philomène. Qui était-elle ? Sa mère ? Sa tante ? Apparemment quelque chose comme ça. Il devait essayer de sauver cette vie humaine, cela rachèterait un peu le sacrifice de celle qui était morte pour lui un peu plus tôt. En bon hématologue, il connaissait bien les symptômes d’une trop grande ponction sanguine. Dieu merci la science vampirique était largement plus avancée que celles des terriens et il devrait être encore possible de stabiliser son état. Il se dématérialisa immédiatement dans son labo et presque instantanément revint au chevet de la victime. Première étape du traitement, une transfusion d’un soluté qui restaurerait le volume sanguin perdu et permettrait à l’organisme de se régénérer et de fabriquer en accéléré les éléments manquants. Si aucun vampire ne s’attaquait à cette femelle dans les jours à venir, elle en serait bonne pour une bonne fatigue, des nuits de dix huit heures et un sérieux mal de tête. La suite des opérations consistait à effacer les traces de l’attaque de Philomène. Un peu de salive sur les points de morsure afin de les faire disparaitre. Encore un déshabillage pour subtiliser les vêtements tachés, pas aussi plaisant que celui de sa compagne. Sortir un pyjama du tiroir qu’il connaissait bien à présent et, après débranchage de la perfusion, coucher la femelle dans les draps encore chauds du lit. Pour finir, il jeta les vêtements dans la machine, lança un programme et retourna auprès de Marcel qui continuait imperturbable à débiter les mêmes phrases toujours sur le même ton. Viktor n’avait pas perdu un seul instant le contact avec Philomène depuis son entrée dans l’appartement. Il avait accompli ces différentes tâches en luttant contre le besoin de plus en plus pressant d’être avec elle.
A son approche, les narines de la jeune femme palpitèrent, ses globes oculaires roulaient sous les paupières et on voyait aux crispations prononcées des muscles de ses épaules qu’elle luttait contre l’engourdissement. Marcel sentit à l’instant même où elle ouvrit les yeux que la situation lui échappait et tout en relâchant la jeune femme il recula vivement. Les yeux brillants d’un éclat rouge mêlé de vert, une couleur inédite chez les vampires et qui dénonçait sa nature hybride, plongèrent dans ceux de Viktor. Aussitôt le lien qui battait sous ses tempes, roula comme un ouragan sous sa peau toute entière, rallumant l’incendie que seuls le sommeil et l’éloignement avait pu calmer. Ils se jetèrent l’un sur l’autre, violemment, se humèrent, se léchèrent, se mordirent, retrouvant sous leur langue le goût de l’autre. Leur corps tout entier ne suffisait pas à s’étreindre, et le ballet formé de leurs bras et leurs jambes mêlées détruisait toutes les lois de l’anatomie humaine. Ils n’étaient plus qu’un, une nouvelle forme de vie, une entité sans os, moulée en une sculpture dégageant force, cruauté et amour.
Cela ne dura qu’un instant, ils se dégagèrent, repoussés par la volonté de Viktor qui, prenant appui sur ses siècles d’existence, parvint à s’éloigner. Il tenait Philomène à bout de bras, luttant contre ses tentatives d’attaque. Elle n’était plus qu’un fauve, son besoin de fusion luttant contre ses envies de mort et de sang. Elle avait tout autant envie de le mordre, de retrouver le goût de son sang, que de parcourir son corps de baisers, de se donner à lui, puis de le déchiqueter et de partir parmi la foule de ces humains dont elle sentait l’odeur enivrante partout autour d’elle. Elle était saoule de sang et déjà en manque, forte de sa jeunesse, incontrôlable.