Philomène (vampires, human milk, épisode 19)

Publié le par Domi

2219-24Tout en dévalant l'escalier au sortir de l'appartement de son voisin, Philomène ne décolérait pas. Encore une nouvelle démonstration de sa bêtise, s'endormir sur le canapé de ce presque inconnu. Voilà qui allait remonter sa côte auprès du beau Viktor. Le pauvre se retrouvait affublé d'une voisine maladroite, sans gêne et encombrante. Elle avait bien vu à ses yeux qu'il ne souhaitait qu'une chose : son départ ! Mais qu’est-ce qui lui avait pris ? Était-ce les effets secondaires du choc ?

Elle revoyait la scène, revivait la honte de cette fuite, ce malencontreux  télescopage de leurs deux têtes et, cerise sur le gâteau, son atterrissage tout en grâce et en féminité sur le trottoir ! En ouvrant la serrure de son appartement, elle se résolut à faire ce triste constat, elle avait une vie de merde ! Un boulot inintéressant, une chef abominable et pas la moindre histoire d'amour à l'horizon, à moins d'y inclure les rêves érotiques !


Elle balança son sac sur le comptoir de la cuisine, jeta un œil sur la pendule murale sensée lui éviter tous les retards (déjà vingt deux heures) et ouvrit les placards à la recherche de quelque chose à manger. Elle mourrait de faim ! Comme d'habitude, la solitude d'une boite de thon voisinait avec celle d'une brique de soupe à la tomate. Déprimant ! Une seule solution, ressortir et s'incruster chez son pote Marcel. Ce vieux coucou de nuit était un bon vivant, qui cachait toujours au fond de son repaire de brocanteur, une terrine de lapin, un camembert bien coulant et surtout une bonne bouteille !


Elle ne prit pas une seule seconde pour réfléchir au bien fondé de se pointer chez un vieil homme à cette heure indue. Il suffisait de connaître Marcel pour savoir qu'il vivait et n'ouvrait son antre que de nuit ! Cet illuminé aimait le calme et les clients originaux que lui apportait son étrange habitude. Son échoppe était connue des noctambules de la capitale. On y retrouvait des fêtards refaisant le monde dans son arrière boutique, des amateurs éclairés se pliant à son caprice pour le bonheur de dénicher l'objet rare et unique, des gothiques à la recherche de quelques décorations bien sinistres, crucifix rococo, statuettes de diables ou d'anges déchus, vieilles dentelles, hauts de forme et redingotes d'un autre âge... Philomène ne venait y chercher que le réconfort d'une amitié réelle et des conseils qui souvent l'aidaient.


Quelques minutes plus tard, elle faisait tinter la clochette suspendue à l'entrée de la boutique et retrouvait son vieux complice, le chiffon à la main en plein dépoussiérage.

 


            -Salut ma belle !


Deux baisers claquèrent sur les joues grises et piquantes de Marcel. Il abandonna sur le champ son époussetage, tâche sans fin dans ce paradis des araignées et, entraina la jolie visite vers son coin. Deux fauteuils crapaud se faisaient face près d'un poêle antique qui grondait et fulminait. Sur le dessus du monstre une cafetière reposait et le breuvage qui en sortait était si âpre et si épais qu'il empêchait de dormir pendant deux jours, sans doute le secret des insomnies de son propriétaire.

Marcel ne se dirigea pas vers la mixture maudite mais, ouvrant le placard  du dessus sortit une assiette où trônait un beau morceau de fromage, y ajouta une bouteille de vin et deux verres de cristal dépareillés.


Philomène se laissa tomber dans l'un des sièges faisant grincer les ressorts et s’échapper encore un peu plus le crin des accoudoirs. Sans tarder elle se coupa un morceau de camembert. Dès la première bouchée elle eut le sourire. La bouche pleine, elle s'adressa à son hôte.


            -Mon Dieu, si tu savais comme j'en ai rêvé de ton fromage ! J'ai fuit devant la perspective d'une pauvre assiette de soupe. Je suis trop déprimée pour subir ça, tu es mon sauveur....Tu n'as pas un peu de pain pour que mon bonheur soit complet ?


            -Mais bien sur ma cocotte ! Fallait le dire que tu avais faim !


Il retourna à son placard magique et en sortit, non un lapin, mais une belle miche de pain et la terrine de pâté dont rêvait secrètement Philomène sans oser la demander ! Les minutes qui suivirent se passèrent de paroles. L'affamée se goinfrait d'énormes bouchées qu'elle faisait descendre à grand coup de rouge. Ses lèvres brillaient et ses yeux souriaient en regardant Marcel qui tranquillement l'observait en sirotant son verre.


Il commença à bourrer sa pipe et tira quelques bouffées odorantes vers le plafond. Philomène se laissa aller contre le dossier de son siège, enfin rassasiée, et, avalant la dernière goutte de son verre, se tourna vers le vieil homme.


            -Quand est-ce que tu vas arrêter de t’empoisonner avec ce tabac ?


Il sourit et s’appliquant à former une jolie boucle en soufflant la fumée lui répondit.


            -Laisse-moi un peu de bonheur. Qu’est ce qu’il me reste ? L’amour ? Je n’ai plus de succès de ce côté-là depuis belle lurette ! La bouffe ? Si j’écoutais mon docteur, il ne me resterait plus que le choix entre les légumes bouillis ou vapeur ! L’argent ? A mon âge, ce que j’ai me suffit ! Alors, un verre de vin, ma pipe, un bon livre ou une soirée entre amis voilà pour moi la définition du bonheur ! Mais toi ma belle, t’as pas l’air dans ton assiette ?


Il ne fallait que cette interrogation pour que tel un fleuve en crue, Philomène brise les digues et noie le pauvre Marcel sous un déluge de paroles. Elle lui raconta ses heurts avec sa chef, ses rencontres malheureuses avec son voisin, son agression, sa fatigue et cette envie de tout lâcher qui l’envahissait. Elle ne savait plus où elle en était, ni si sa vie avait un sens. A quoi lui servait de continuer à exécuter ce métier si ses journées ressemblaient à une vie de bagne ? Elle envisageait de démissionner, de prendre le temps de trouver ce qu’elle voulait vraiment faire de sa vie. Tout en parlant elle fourrageait rageusement dans sa crinière qui ne ressemblait plus à rien. Les boucles rousses dégoulinaient sur ses épaules et elles tiraient nerveusement sur les mèches, les passant derrières ses oreilles, les reprenant en les enroulant sur un doigt.


            -M’écoute pas Marcel. Ce soir je suis tellement crevée que je dis que des conneries. Je le sais bien que je ne pourrais jamais me l’offrir cette année sabbatique !


Marcel lui tapota l’épaule en se levant et se dirigeant une fois de plus vers son placard en sortit une bouteille poussiéreuse dont il emplit deux petits verres à liqueur.


            -Allez Ma Phil, trinquons à ton avenir, qu’il soit radieux et qu’il te comble de bonheur !

Philomène leva le petit verre et fit briller le liquide sous la lumière.


            -C’est quoi ce truc Marcel ? C’est pas la liqueur de Consuella ? Parce que sinon je te la laisse. L’autre jour elle m’a saoulé avec et j’ai fait des cauchemars horribles toute la nuit !


            -Mais non, c’est juste un peu de calva que m’apporte un de mes clients normand, du velours, bois ça et va te coucher. Je te promets des rêves tout en douceur et un réveil sans mal de crâne. Tchin Miss catastrophe !


Il la laissa pour aller renseigner un client sur la provenance d’un petit bureau en merisier marqueté qui trônait au milieu du capharnaüm. Tel un amoureux, il caressait le secrétaire et en vantait les qualités.  Comme toujours il portait une chemise à carreaux sur un velours usé qui pochait aux genoux. Sa seule concession à la saison était l’écharpe qu’il portait enroulé autour du cou et les sabots qui avaient remplacé les tongs. Elle l’entendait vanter son bébé.


-Il est impeccable, j’ai eu beaucoup de chance de le dénicher. Pas une réparation, juste un peu d’huile de coude pour le décrasser et le cirer et le voilà ! Comment des merveilles pareilles se retrouvent sur le trottoir ?


Les deux hommes finirent de sceller leur accord par une solide poignée de mains et la boutique retrouva son calme après un dernier tintement de clochette. Marcel revint vers Philomène qui, proche de l’endormissement, l’attendait.


            -Allez debout la marmotte ! C’est pas encore demain que tu seras milliardaire et si tu veux aller bosser, tu dois aller dormir.


Il lui saisit la main et d’une poigne ferme que ne laissait pas deviner son âge, il la hissa sur ses deux pieds et l’accompagna jusqu’à la porte. Il lui laissa quelques minutes au frais sur le trottoir pour reprendre ses esprits et la salua tandis qu’elle s’éloignait vers son immeuble.


            -T’inquiète pas, je reste dehors jusqu’à ce que tu sois rentrée chez toi, et ne me laisses pas si longtemps sans nouvelles ! Bonne nuit ma Philomène.


Elle n’avait que quelques pas à faire pour se retrouver en sécurité derrière sa porte. Vite, elle s’engouffra dans le hall après un dernier signe de la main vers son vieil ange gardien. Elle monta les marches quatre à quatre et pénétra chez elle. Faisant l’impasse sur la douche, il serait toujours temps demain matin, elle n’aurait qu’à se lever un quart d’heure plus tôt ! Elle se brossa les dents, enfila un boxer et le vieux tee-shirt « Marilyn Manson » qui lui servait de pyjama (merci le célibat !) et se glissa sous les draps. A peine cinq minutes plus tard elle sombrait dans un profond sommeil.

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