Vampires (épisode 39)
La première aspiration était toujours la plus dure, rien n’y faisait ni les siècles, ni la volonté. Il sentit comme tous les soirs les alvéoles se déplisser, l’air les pénétrer et le cri primal mourut sur ses lèvres. Une des premières leçons du jeune vampire était de se retenir d’émettre le moindre son au réveil et de laisser ce besoin s’écouler lentement, le transformer en une plainte muette. Un exercice douloureux et frustrant.
Il ressentit alors la force du lien, intacte. Il palpitait en lui. C’était nouveau, dérangeant, une sorte de frémissement sous la peau qui appelait au grattage, un besoin délicieux qui se transformerait en obsession au fil des heures. Philomène avait survécu à cette première journée. Il allait devoir la rejoindre rapidement, son corps n’aspirait qu’à ça. Mais avant, il devait se nourrir. Ce que la fusion accordait aux nouveaux amants, l’échange de sang comme seule nourriture, lui était refusé. Le sang de Philomène était trop pauvre pour lui suffire et les besoins de la jeune mutante si grands qu’il se sentait affaibli. Son organisme le rappelait à l’ordre. Au-delà de l’instinct qui le poussait à rejoindre sa compagne, l’appel du sang rougeoyait, inondant son cerveau, devenant impérieux et primordial. Il sentit ses crocs s’allonger et ses muscles rouler sous sa peau devançant le plaisir de la chasse. Qu’il était loin le scientifique policé et vertueux !
De ses lointains souvenirs de chasse et de beuverie, il extirpa une localisation des bas quartiers et des recoins obscurs de la ville. Il ne lui restait plus qu’à espérer que les siècles n’y avaient rien changé. L’homme moderne, tout comme son ancêtre, ne pouvait se passer de lieux de débauche. Il fit confiance à son instinct et s’y dématérialisa.
Il se retrouva au milieu des entrepôts et des trottoirs défoncés envahis d’ordures. A la clarté du soleil couchant, il allait être difficile de s’y restaurer. Ce lieu aurait été parfait à la fin de la nuit, quand les hommes, aux corps fatigués et aux esprits avinés, seraient venus y chercher querelle. Un geste rapide, un recoin obscur, et la lente descente aux enfers en s’abreuvant de ce sang riche en drogue et en alcool. Tout ce contre quoi il luttait en éduquant les vampires aux dangers de l’apport de ces toxines dans leur organisme. Il prônait le retour à un breuvage sain, provenant d’un bétail nourri selon des critères de qualité, sans aucune adjonction de médicaments, ni de drogues ! Il refusait la fatalité qui condamnait de nombreux vampires à sombrer dans la délinquance. Ces hordes de sauvages qui effectuaient des raids en surface, sans aucune retenue. Ces fous qui ne s’abreuvaient qu’auprès des drogués et des alcooliques. Il menait campagne pour lutter contre ce fléau, mais c’était avant l’épidémie, avant que le virus ne mette en miettes ses belles théories que certains lui renvoyaient au visage en riant ! Abandonnées ces maisons de réinsertion et de sevrage ! Aux oubliettes les années de lutte ! Aujourd’hui le monde était fou. Il avait fusionné avec une mutante, s’acoquinait avec une ombre qui tôt ou tard le tuerait. Il avait rejeté tout ce pour quoi il se battait depuis son enfance, l’ordre, la loi, et, bouquet final, il se trouvait devant les pires bouges de la ville à la recherche de sang frais !