Vampires (10)
Il se pencha, vérifia son sommeil. Ses dents le faisaient souffrir tant était grand son besoin de mordre. Il s’agenouilla près du lit, et délicatement souleva la chevelure bouclée pour dégager le cou de Philomène. Sous la peau si claire il discernait distinctement les veines bleues et il entendait le sang qui courait et se ruait au cœur de ce réseau. Un coup de langue, et, comme une évidence, la morsure, la douceur de ses crocs qui s’enfonçaient si facilement et trouvaient la source où s’abreuver, l’envahit.
Philomène soupira, et vint se plaquer plus près de lui. Il retrouva le lien qui, inexplicablement rapprochait les proies de leur saigneur. Il raffermit sa prise et se détendit en savourant de longues rasades. Le sang chaud et parfumé emplissait sa bouche, il le faisait rouler sur son palais pour réveiller ses papilles au contact de ces multiples et complexes saveurs puis l’avalait. Il sentait à chaque gorgée se reformer la plénitude de ses forces. Les odeurs devenaient plus corsées, les sons plus nets, les couleurs de la nuit se déclinaient en mille nuances de gris. Son corps réagissait aussi à cet afflux sanguin. Il sentait ses muscles rouler sous sa peau, et une soudaine envie de sexe le saisit.
Des rencontres épisodiques et hygiéniques avec des immortelles aux dents longues et à l’appétit vorace étaient ce qui ressemblait pour lui le plus à une vie amoureuse. Il avait renoncé depuis si longtemps à se nourrir sur des donneuses, qu’il avait oublié que cela pouvait éveiller des désirs. Jamais, au plus loin qu’il se souvenait, cela ne lui était arrivé. Il n’était pas de ceux qui mélangeaient nourriture et plaisir. Il trouvait cela humiliant et dégradant pour l’être supérieur qu’il était de ne serait-ce que penser avoir des relations sexuelles avec les proies.
Il connaissait ces anecdotes qui relataient les chasses des jeunes buveurs de sang au sein du bétail, la façon dont ils forçaient les femelles. Il avait toujours considéré que ce n’était que des excès dus au passage à la maturité de tout vampire. Comment trouver le moindre attrait physique à ces animaux ?
Pendant des années, les enfants se contentaient du sang que leur rapportait leur mère. Celle-ci par un phénomène complexe régurgitait le précieux liquide qui devenait nutritif pour leurs organismes non encore aboutis. Durant cette période, ils apprenaient, auprès de précepteurs, à réactiver leur mémoire fossile. Ils entendaient les récits des anciens et retrouvaient instantanément les souvenirs communs à toute l’espèce. La fin de cette réimprégnation coïncidait avec l’arrivée de la plénitude. Une sorte de crise d’adolescence humaine à l’échelle des vampires. Les jeunes ne pensaient plus qu’à se nourrir. Ils étaient féroces, imprévisibles, incontrôlables et continuellement assoiffés. Ils atteignaient en même temps leur maturité sexuelle et osaient toutes les expériences même les plus tordues. Le taux de natalité de sa race était si faible, une vampire ne pouvait espérer avoir plus d’un ou deux enfants au cours de sa si longue existence que tout, ou presque, leur était permis ou du moins pardonné….
Devant le peu de satisfaction qu’il gardait de cette époque, Viktor doutait avoir jamais été jeune ! Il soupira et se permit un léger sourire en sentant son érection, après tout il devait reconnaitre qu'il avait lui aussi ses faiblesses !