Une ombre (vampires épisode 25)
Ils entrebâillèrent le battant, risquèrent un œil dans les recoins sombres du palier et s’élancèrent à l’assaut de l’escalier le plus silencieusement possible. Un art qu’ils maitrisaient à la perfection ! Un seul étage les séparait de l’appartement de Philomène et ils pénétrèrent sans encombre dans l’abri de Viktor. Porter un poids comme celui là ne leur posait aucun souci, ils auraient pu marcher des heures et ne pas ressentir de fatigue, mais ils étaient tous deux pressés de vérifier son état. Ils la déposèrent sur le canapé, le seul élément de l’aménagement qui pouvait recevoir un corps autre que la table d’examen du bureau. Il était probable que Philomène n’apprécie pas de reprendre ses esprits sur un chariot métallique au milieu de toutes sortes d’instruments médicaux et d’appareils de mesure !
Le vieux lui allongea les jambes, recouvrit son buste des lambeaux de son tee-shirt, non sans lui lancer un regard noir qui tranchait avec son visage las et gris. Il ne devait pas oublier qui se cachait derrière cette fausse apparence de faiblesse !
-As-tu de quoi la vêtir ? Un bas de pyjama, un jogging ?
Il n’avait certes pas exploré le meuble qui occupait le salon à la recherche de quelque vêtement que ce soit ! Pour sa défense il n’était là que depuis quelques jours. Il s’était contenté de ce que son aura lui fournissait, la tenue que les spécialistes avaient prévu pour lui. Et son plus grand bonheur en regagnant son repaire, une fois les fermetures sécurisées mises en place était de quitter son aura et de vivre nu en oubliant les contraintes. Il ouvrit des portes, ne découvrant que le vide d’un ameublement conçu uniquement pour donner l’illusion de la normalité. Il ne devait recevoir personne ici, et seul le salon visible du seuil et susceptible d’être envahi par une gardienne ou un voisin trop curieux, dégageait un air de normalité. Il devait cependant reconnaitre que les longues années que Golfan avait passé sur terre l’avait changé plus qu’il ne le pensait. Il découvrit sur une étagère du placard de l’entrée, un peignoir en éponge bleu nuit et des pantalons fluides en satin qui appelaient à la détente et au confort.
Bien que trop grands pour Philomène, cela ferait l’affaire et ils entreprirent de lui ôter les restes de tissu qui la recouvraient encore et de l’envelopper dans le large déshabillé. Viktor sentait les pulsations de son sang qui courait dans ses veines et qui répondait à l’appel du corps de sa protégée. Il lui était difficile de regarder les mains de cet autre qui manipulait « sa » compagne. Sans qu’il s’en rende compte, un grondement avait pris naissance au fond de sa gorge. Il devenait de plus en plus puissant tandis que son aura s’écoulait le long de ses épaules pour laisser le vampire apparaitre prêt à se battre. Face à lui, le guerrier gardait son calme et, d’un seul geste de sa vieille main le repoussa loin du sofa en lui enjoignant de se reprendre.
-On a du boulot, alors tu te calmes ou je te saigne !
Viktor ferma les yeux, sentant le feu de ses pupilles qui flambaient d’une soif jusqu’alors inconnue de lui : une envie de combat à mort, le souvenir éternel de longs cris de victoire debout sur le corps d’un rival vaincu ! Il découvrait un désir primaire ancré dans ses gênes et qui s’était réveillé en buvant le sang de cette mutante, l’appel ancestral de la chair, la certitude d’être en présence de celle pour qui il risquerait sa vie !
Une pression sur son épaule le ramena à la réalité, il se secoua, comme pour se défaire de ce vertige qui l’avait saisi. L’autre le dévisageait et attendait.
-Tu n’avais jamais connu ça… Nous voilà dans un sacré pétrin aux prises avec les états d’âme d’un solitaire en rut ! Ecoute-moi bien je ne me répéterai pas, notre temps est trop précieux, je fais partie des Ombres, j’ai juré obéissance aux Dieux, dévouement à la race et chasteté, alors essaie de te détendre, je ne chasse pas sur tes terres !
Une Ombre ! Les guerriers dont on se murmurait le nom et dont les récits des batailles effrayaient les enfants vampires depuis la nuit des temps. Nul ne les connaissait, enfin nul n’était encore vivant pour le raconter ! Il s’agissait de la plus ancienne confrérie. Leur tâche consistait à surveiller les humains et les morts vivants qui s’aventuraient à la surface. Ils défendaient les intérêts suprêmes des vampires, au-delà des sages et de leur conseil, au dessus des factions, de la politique et des guerres, seuls leur importait la survie de la race !