Six heures cinquante
Mes yeux s'ouvrent sur la nuit. Une lueur filtre sous la porte de la salle de bains, je ne sais pas qu'elle heure il est et je ne veux pas allumer pour ne pas déranger mon colocataire de lit.
En catimini, je me lève, et me dirige vers la porte. Une longue habitude des randonnées nocturnes me permet de localiser du premier coup la poignée que je tourne en sourdine. Direction les toilettes, tant qu'à faire d'être debout, et la cuisine pour remplir ce que je viens de vider (trop nulle comme technique) et regarder l'heure.
L'affichage de mon four scintille dans le noir, les petits chiffres me narguent 6:50 ! Je déteste cette façon de me ruiner la fin de ma nuit.
Montons à bord de la Delorean. Dans les années 70 est apparue cette extraordinaire avancée en matière d'horlogerie, les montres à quartz. Finis les pendules de nos grands pères, les aiguilles et les remonte-mécanismes. On avait découvert la modernité, les montres présentaient un petit rectangle dans lequel on lisait l'heure : 13:24, 21:54, 05:48..........Fini l'à peu près, fini" il est huit heures moins le quart". A chaque moment de la journée vous saviez exactement que vous étiez en retard de 2 minutes sur votre horaire. Les avions ne seraient plus jamais en retard, les trains allaient partir à l'heure et les enfants ne pourraient plus donner l'excuse bidon qu'ils n'avaient pas remonté leur montre et qu'elle s'était arrêtée ! Nous avions franchi un grand pas vers le XXème siècle !

Très vite nous nous sommes aperçus que les enfants ne comprenaient plus rien au passage du temps et que les aiguilles et le cadran de nos grands pères permettaient de mettre une réalité sur ce concept hautement impalpable du passage du temps, tout comme cette autre antiquité qu'était le sablier. Nous courrions tous comme des poulets sans têtes après des minutes qui nous échappaient.
Stop ! Il est agréable de se dire qu'il est à peu près sept heures moins dix, c'est nettement moins agressif que ce froid 06:50. S'il est sept heures moins dix, je peux envisager de me lever, mais à 06:50.......NON !
Je veux de la poésie sur le cadran de ma montre, je veux des retards et des erreurs. Je veux croire que je suis à l'heure, que mon coiffeur ne m'annonce pas sept minutes d'attente. Je veux croire que l'horodateur me pardonnera les cinq minutes de trop, que l'esthéticienne prendra quelques minutes de plus pour me masser les épaules......Je veux être libre !
