histoire de vampires (épisode 35)
Aussitôt, Charlène se transforma en wonderwoman. Elle prit la situation en main, repoussant manu mu son amie au fond de son lit. La recouvrant de sa couette, reprenant son téléphone pour rameuter au chevet de sa malade la mère et le médecin de famille. Elle éloigna définitivement le cerbère du bureau en lui annonçant l’impossibilité pour Philomène de se rendre à son travail. Si celle-ci s’interrogea sur le pourquoi du comment de l’évolution d’un hypothétique attentat en véritable atteinte virale, elle n’en avait cure.
Devant ses yeux reposait une pauvre petite chose aux boucles rousses emmêlées, au visage d’un blanc crayeux, qui tremblait tant et plus malgré le poids d’une couverture supplémentaire. Elle n’arrivait pas à parler tant ses dents s’entrechoquaient et difficilement réclama à boire à son infirmière.
De longues minutes, Charlène resta au chevet de Phil, lui tamponnant le front d’un linge humide, lui faisant avaler des gorgées d’eau, lui tenant la main et écoutant les divagations de son amie. La fièvre devait la faire délirer et les lectures à tendance gothique et gore de la demoiselle fleurissaient dans ce déballage de sang, de sexe et de vampires aux dents longues. Phil gémissait le nom de son nouveau voisin, lui murmurait des mots d’amour et de haine, se tournait et se retournait dans des draps qui l’emprisonnaient comme le ferait un linceul. Charlène luttait contre les démons qui agressaient Phil, l’appelait doucement, l’empêchait de se lever, tirait sur le linge qui l’enserrait. Elle jetait de nombreux coup d’œil à la porte d’entrée, espérant le bruit de la clé dans la serrure qui annoncerait l’arrivée de la mère de son amie.
Soudain un ouragan franchit le seuil. Depuis toutes ces années, Charlène ne s’était jamais faite à l’énergie qui émanait de Colette. Le petit bout de femme entra dans la chambre, jeta son manteau et son sac sur une chaise et d’un seul geste s’assit au chevet de sa fille et enlaça l’amie de celle-ci. Dès son arrivée, Charlène sentit son inquiétude régresser. Colette allait tout arranger. Comme quand elles avaient dix ans et appréhendaient le courroux de leurs pères face à un carreau cassé ou une sempiternelle mauvaise note. Cette Super Maman allait la consoler, essuyer ses larmes, soigner Phil et les laisser repartir avec à la main un cookie encore chaud ! Elle osa alors s’avouer qu’elle mourait de peur devant l’état de sa presque sœur, elle laissa un sanglot rouler dans sa gorge et se blottit plus étroitement contre Colette qui resserra son étreinte.
-Que s’est-il passé ? Elle est comme ça depuis combien de temps ?
Charlène relata en quelques mots son arrivée comme tous les matins, l’état de Phil et son attente. Au même moment la sonnette retentit et le médecin de famille entra dans l’appartement, comme toujours revêtu d’un imper aussi froissé que celui de l’inspecteur Colombo, sa vieille mallette à la main, le teint un peu plus gris, les épaules un peu plus voûtées. Lui aussi semblait surgir de leur enfance. Elle revoyait les longues minutes de désœuvrement dans la salle d’attente de son cabinet, les consultations, les mesures et les pesées, le tableau pour la vue, le tensiomètre, la balance et le poster du squelette qui les faisait frémir, les vaccinations, toujours toutes les deux, toujours et à jamais ensembles.
Elles se levèrent à son entrée, relatèrent les symptômes de la maladie et assistèrent muettes et attentives au ballet du stéthoscope, à la prise de la température et du pouls, à l’examen des oreilles et de la gorge. Le vieil homme toussotait, reprenait ses tapotements, auscultait, relevait la paupière pour examiner le blanc de l’œil. Il saisit sa mallette, en sortit un ordonnancier, ainsi qu’un flacon de pilules qu’il choisit soigneusement au milieu du fouillis et des secrets qu’elle renfermait. Puis il fit claquer les fermetures métalliques et se redressa lentement en se tournant vers les deux femmes qui attendaient, le regard inquiet.
-Alors docteur ?
-Allons, allons, ne vous alarmez pas ! Sans doute un virus mêlé à une grande fatigue et à beaucoup de stress. Rien de nouveau sous le soleil ! Philomène nous a habitués à ces maladies spectaculaires et inoffensives. Je sais que vous craignez le retour des crises de somnambulisme, mais ce délire que Charlène nous raconte n’est sans doute que le résultat des accès de fièvre et le fruit de l’imagination débordante de la demoiselle !